Deux chercheuses de l'IODE signent l'appel des 700 scientifiques pour lutter contre le réchauffement climatique

Face à l'urgence climatique, 700 scientifiques français lancent un appel aux décideurs politiques pour traduire les discours en actes. Cette tribune, parue dans Libération, a été signée par deux membres de l'IODE, Nathalie Hervé-Fournereau et Marion Lemoine.

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Le 8 septembre dernier, Libération publiait un appel de 700 scientifiques français exhortant les dirigeants à agir pour le climat. Nathalie Hervé-Fournereau et Marion Lemoine, toutes deux chercheuses au CNRS et membres de l’IODE, ont accepté de signer cette tribune.
Marion Lemoine nous détaille ici les raisons de cet engagement.

  • Quelle est l’origine de cet appel et dans quel contexte s’inscrit-il ?

Cet appel est né de l’initiative conjointe de l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales) et de Libération. Rédigée par deux chercheurs, Henri Waisman économiste de l’environnement et Alexandra Magnan géographe, il entend rappeler que le problème d’accélération sans précédent des changements climatiques menace la survie de l’humanité à moyen terme et doit, de ce fait, être intégré aux politiques publiques.
Pour avoir un ordre d’idée de cette accélération, notons qu’en 150 ans, les gaz à effet de serre accumulés dans l’atmosphère (depuis l’ère industrielle), conduisent à une hausse des températures de 2 °C à la surface de la Terre, alors que seuls 5 °C nous séparent de l’ère glaciaire. Pour s’adapter aux changements environnementaux qu’elle a engendrés (conduisant les scientifiques à nommer notre ère géologique « anthropocène »), l’espèce humaine devra donc drastiquement limiter son impact écologique, notamment en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. Or, celles-ci sont reparties à la hausse en France et en Europe en 2017 (+ 3,2 %) après plusieurs années consécutives de baisse. Nous sommes donc encore loin du compte.
L’appel fait état des nombreuses solutions déjà disponibles pour amorcer la transformation sociétale.
Il a été soumis à signature le 20 août, suivi par des scientifiques de toutes les disciplines (sciences de la terre, sciences humaines et sociales), tous mobilisés par l’urgence climatique.
Avec la démission de Nicolas Hulot le 28 août et les évènements climatiques récents (en Suède, en Grèce, en Californie et en Indonésie par exemple), ainsi que la marche citoyenne du 8 septembre, cet appel donne un écho particulier aux nombreuses actions de transition vers une société bas carbone, tant au niveau collectif qu’individuel.

  • Qu’en attendez-vous à court et moyen terme ?

À court terme, à travers cet appel, les scientifiques sont des lanceurs d'alerte. Ils présentent un diagnostic de l'état de la planète et proposent une série de mesures pour corriger la situation.
À moyen terme, la montée en puissance de la prise de conscience du problème climatique à l’échelle mondiale doit désormais se traduire en actes. Les normes juridiques et les politiques environnementales, très nombreuses, doivent être rendues plus efficaces. Nous savons comment faire pour y parvenir, mais la réalisation des solutions est difficile du fait de la corrélation directe entre l’économie de marché et la dégradation de l’environnement. Réviser le modèle n’est pas aisé, car la transition écologique est sociétale, elle bouleverse le système de valeurs et les logiques d’action collective du siècle passé. À l’heure actuelle, les enjeux environnementaux supposeraient de laisser les fossiles dans le sol et d’investir dans des modèles énergétiques durables, de faire évoluer le modèle agricole, de protéger les sols, de réduire le trafic aérien, d’améliorer l’efficacité énergétique des logements, de garantir les effets bénéfiques du verdissement des flux financiers. De nombreux acteurs économiques ont intégré que le coût de l’action en faveur du climat est bien moindre que le coût de l’inaction, comme l’ont démontré de nombreuses études économiques.

  • Quel rôle peuvent jouer les SHS et en particulier le droit dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

Le rôle des SHS et du droit porte essentiellement sur l’amélioration des connaissances du fonctionnement des processus décisionnels aux échelles mondiales, européennes, nationales et locales (identification des barrières à l’intégration des enjeux environnementaux, interaction d’échelles, traduction du message scientifique dans les politiques publiques) et des réactions sociétales au défi climatique.
Sur le plan juridique, les principes de droit de l’environnement constituent des clés d’évolution des régimes juridiques à différentes échelles. La protection de l'environnement est désormais hissée au sommet de la pyramide des normes avec la Charte de l'environnement adossée à la Constitution depuis 2005. Au niveau international, l'Accord de Paris sur le climat adopté à l'issue de la COP 21 et le Pacte mondial présenté devant l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2018 illustrent le droit en tant que vecteur de transformation doté d'une grande force symbolique. La normativité plurielle combinant hard law et soft law, avec la question de son efficacité, est également au cœur des questions de recherche, tout comme l’articulation des enjeux environnementaux, sociaux, économiques et de droits humains. Les analyses croisées en droit, science politique, économie, sociologie sont souvent indispensables pour saisir les problèmes et les solutions qui y sont apportées.
La prolifération d'engagements volontaires par les entreprises, de déclarations conjointes des coalitions publiques-privées à l'échelle transnationale, ou encore la loi de mars 2017 sur le reporting extra-financier, pourraient conduire à des évolutions importantes si on les met en perspective avec la question de la responsabilité environnementale.
Sur le plan contentieux, beaucoup de regards se portent sur le droit comme outil au service des intérêts communs,  comme en atteste la forte croissance du nombre de recours déposés par des acteurs publics et/ou privés pour enjoindre les États, les collectivités locales ou les régions, les villes, mais aussi les entreprises, les banques, à mettre en oeuvre leur engagement climatique. L’arrêt Urgenda par lequel la justice néerlandaise condamne les Pays-Bas à réduire de 25 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2020 a d’ores et déjà fait précédent. La recherche en droit dans ce domaine vise in fine à conseiller les décideurs et à les aiguiller vers les outils normatifs adaptés et efficaces, permettant l'évolution d'un principe de responsabilité pour relever ce défi complexe.